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Barry Lyndon (1975)

Visuellement, Barry Lyndon est un film munificent, dont la composition des plans et des couleurs somptueuses évoque la grande peinture des siècles passés, les maîtres anglais et flamands, les Gainsborough, Ruysdael, Hals ou Constable. En même temps, on ne saurait réduire ce film à une simple imitation picturale un peu vaine. Comment donc Kubrick réussit-il à échapper totalement à la reproduction stérile, à un académisme pesant ? D’abord par l’amplitude de sa narration, la lenteur de certaines séquences et la durée muette de certains plan, imprimant sue ses personnages le passage du temps et la force du déploiement romanesque. Ensuite en animant son film d’une tension permanente entre la surface (voluptueuse) des choses et leur profondeur (crapoteuse).
Kubrick dépeint avec minutie une société, l’Europe du XIII eme siècle, complétement confite dans ses rituels sociaux, les us et coutumes courtois, sa langue châtiée : tout ce qui, en surface, constitue une civilisation avancée. Mais sous ce verni social, sous les chamarrures plastiques du film, en contrepoint du ton très flegmatique du narrateur, Kubrick, éternel pessimiste, ne raconte que des horreurs : arrivisme, mensonges, trahisons multiples, infidélités, mariages d’intérêt, cupidité, médiocrité des passions humaines...Sous la sophistication des apparences, une réalité sauvage, primitive.
En un diptyque implacable, Kubrick montre l’élévation hasardeuse et calculée d’un arriviste médiocre puis sa chute graduelle mais cruelle, son enfermement irrémédiable dans une prison dorée. A l’époque de sa sortie, on avait été légèrement déçus par Barry Lyndon, y percevant surtout un bel exercice de peinture filmée. On avait tort : en le revoyant aujourd’hui, Barry Lyndon est certes toujours aussi virtuose picturalement parlant, mais apparait surtout comme un authentique chef-d’oeuvre de cruauté, un immense film sur le piège des apparences et le mirage des agitations humaines. Sans doute le meilleur de son auteur avec 2001.
Serge Kaganski

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